INFOX#3 : Une classe virtuelle est une classe sans âme

Mise en ligne le 27 mars 2020

Par Christelle Lison

 

Je suis prof… Être prof, pour la plupart d’entre nous, cela signifie donner des cours face à des élèves ou des étudiants. Cela signifie expliquer, démontrer, partager avec passion une discipline qui nous émerveille. Cela signifie nous retrouver au cœur des échanges entre les personnes, voir dans leurs yeux qu’ils comprennent, construisent des connaissances, voir un sourire apparaître quand ils parviennent à faire un lien jugé impensable dix minutes plus tôt. Cela signifie répondre à leurs questions… et parfois faire face à leurs silences.

Ces représentations d’une certaine forme du métier d’enseignant sont très largement partagées. Mais en fonction de nos parcours, ces représentations évoluent. Depuis quelques années, j’ai la chance d’enseigner à distance. La chance ? Ce n’est pas l’avis de nombre de mes collègues qui considèrent qu’il doit être difficile pour moi de me retrouver seule derrière mon ordinateur, sans voir mes étudiants, sans être en capacité de « sentir le pouls de la classe ». Ils m’imaginent parfois comme Robinson Crusoé, perdue sur mon île technologique et coupée de toute relation pédagogique. Pourtant, je vous dirais que ma classe est loin d’être sans âme. Au contraire, elle l’est même parfois plus que quand je suis en face-à-face avec des étudiants. Dans mon parcours professoral, j’ai eu l’opportunité d’enseigner à de très petits groupes (5 ou 6 personnes) comme à de très grands groupes (plus de 1000 personnes lors d’une activité en médecine en France). Le nombre, c’est sûr, cela peut créer de la distance. Mais il n’y a pas que cela, il y a aussi l’esprit de classe. On a parfois du mal à le créer, même en petit groupe. De plus, la problématique de la relation pédagogique peut être liée à la configuration de l’auditoire. Comment donner une âme à un amphithéâtre de plus de 100 personnes ? C’est une question difficile. Ainsi, ce n’est pas la modalité présentielle qui donne une âme à la classe… c’est VOUS et les apprenants qui la composent!

Dans ses travaux sur l’enseignement à distance, Matthieu Petit, de l’Université de Sherbrooke, mobilise le modèle de la communauté d’apprentissage en ligne de Garrison, Anderson et Archer (2000). Selon ces auteurs, le sentiment de présence peut se décliner selon trois types de présence : (1) présence enseignante, (2) présence cognitive et (3) présence sociale. Selon Petit et Ntebutse (2017), la présence enseignante concerne la planification et la mise en œuvre de l’activité ainsi que la facilitation des échanges entre les apprenants. La présence cognitive porte plutôt sur le travail actif autour des contenus. Quant à la présence sociale, elle concerne les aspects affectifs, notamment au niveau de la communication et de la cohésion de groupe.  Ce sont, de mon point de vue, des clés essentielles pour penser une classe virtuelle réussie.

Je m’intéresse à la question de l’enseignement à distance ou du e-learning depuis plusieurs années et je le pratique depuis près de dix ans maintenant. Alors je souhaiterais vous partager ce que, au fil des années, j’ai mis en place pour donner une âme à mes classes. Parce que non, ça ne s’est pas fait sans réflexion ! La première fois, j’ai compris la complexité d’organiser mes activités pédagogiques selon une logique distancielle, mais lorsque je l’ai mise en place j’ai également saisi l’importance de ne pas penser en mode contenu, mais plutôt en termes d’apprentissage et d’interactivité (présence enseignante). La classe virtuelle, c’est avant tout des humains qui décident des usages des technologies qu’ils ont à disposition.

Pour créer un espace qui permet le collectif, il me semble important de permettre aux personnes qui interagissent de se voir en photo ou sous forme de vidéo. Il est également important de poser clairement les règles de fonctionnement en vue de créer un espace sécurisant où chacun aura l’occasion de trouver sa place et de sentir que le groupe se constitue en tant que tel (présence sociale). Ces prérequis sont nécessaires à d’une présence cognitive. Ensuite, il nous faut proposer des activités qui vont donner cette âme au groupe, des périodes d’échanges structurés, des questions auxquelles les étudiants peuvent répondre par le clavardage, sans nécessairement devoir prendre la parole. C’est aussi l’occasion de se découvrir dans un autre espace, souvent à domicile, tout en faisant prendre conscience aux étudiants que si nous ne sommes pas présents physiquement dans la classe, nous le sommes cognitivement et socialement. C’est finalement une classe virtuelle mais pas si virtuelle que ça… Cela signifie que des règles s’appliquent et que l’environnement doit être propice à cette application. La classe virtuelle, c’est aussi l’occasion de travailler en groupes restreints assez aisément, de passer d’un groupe d’étudiants à l’autre, d’être témoin d’échanges impossible à saisir en présentiel, d’exprimer son humeur à l’aide d’émoticônes ou de retours vidéo ou audio. La classe virtuelle, ce n’est donc pas seulement des interactions empêchées mais c’est aussi l’opportunité de nouvelles formes d’interaction.

La classe virtuelle a été pour moi l’occasion de découvrir une autre forme du métier d’enseignant, de revoir la manière dont je me le représentais. Je l’ai vécue comme une source d’enrichissement professionnel et cela m’a conduit à revoir la forme de mes cours en présentiel parce que le distanciel m’avait fait prendre conscience d’un certain nombre de choses. Ça, pour moi, c’était une réelle plus-value. Et je peux vous assurer que je ne m’y attendais pas… J’ai aussi découvert que pour certains étudiants, la classe virtuelle était plus agréable et moins stressante, qu’ils avaient la sensation d’avoir plus de temps pour répondre aux questions, que les activités en amont et en aval du temps de présentiel leur donnaient l’impression que les contenus étaient plus logiques et mieux organisés, que prendre la parole était plus facile et moins synonyme d’anxiété. Je vous dirais également que la caméra notamment m’a permis de voir des étudiants que je ne voyais que rarement en classe, peut-être parce qu’ils étaient toujours assis au fond, peut-être parce qu’ils ressemblaient à monsieur et madame Tout-le-Monde, peut-être parce qu’ils se fondaient dans la masse.

Vous l’aurez compris, pour moi, la classe virtuelle est loin d’être une classe sans âme. Une classe n’est en fait qu’un espace partagé où se mettent ou non en place des interactions et une relation pédagogique en fonction des choix de l’enseignant. Ce sont ces interactions avec les étudiants lors des activités d’apprentissage, lui donnent une âme.

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Christelle Lison

Professeurse à l'Université de Sherbrooke, christelle.lison@usherbrooke.ca

Bibliographie

Garrison, D. R., Anderson, T., & Archer, W. (2000). Critical inquiry in a text-based environment : Computer conferencing in higher education. Internet and Higher Education, (2), 87-105.

Petit, M. & Ntebutse, J.-G. (2017). Self-Study en contexte de supervision de stage à distance : présence au sein d’une communauté d’apprentissage en ligne à l’aide d’un blogue réflexif. McGill Journal of Education / Revue des sciences de l’éducation de McGill, 52(3), 699-718. https://mje.mcgill.ca/article/view/9460/7303